Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (6) : Mardi, le train-train du fonctionnaire

February 17, 2009 § 3 Comments

Résumé des épisodes précédents

Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux et, indirectement, de son enseignante-chercheuse fainéante d’épouse.

Nous retrouvons notre anti-héros le mardi tôt. Si tout se passe comme prévu, il ne va encore rien faire de sa journée, si ce n’est regarder l’heure à laquelle il pourra quitter le boulot. Enfin, boulot, boulot, c’est un fonctionnaire, alors on se comprend.

Mardi 17 février

  • 6h20 – 8h00 (Pause) Lever, petit-déjeuner.
  • 8h00 – 8h30 (Pause) Aller à la gare.
  • 8h30 – 11h10 (Défense et illustration) D’habitude, dans le train, je travaille glande sur mes sujets de recherche en cours (c’est bien d’avoir un ordinateur tout léger). De fait, le train, pour moi et pas mal d’autres, c’est l’endroit le plus confortable pour travailler faire semblant de travailler pour épater la galerie, puisqu’on n’est pas interrompu, ni par le mail, ni par la vraie vie. Aujourd’hui, ça va être différent, puisque c’est une journée d’action des universités. Il s’agit de présenter un peu autour de nous notre métier, les réformes en cours de l’université, de la recherche, mais aussi du collège, du lycée et plus généralement de  la fonction publique, de la manière dont sont évalués les enseignants-chercheurs, de la manière dont sont décidés les embauches, les budgets de recherche, comment fonctionne l’Agence Nationale pour la Recherche, qui profite du Crédit Impôt Recherche…
  • 11h10 – 11h30 (Pause) Finir à pied en sifflotant. J’ai quand même présenté le métier et les universités à six personnes aujourd’hui (dont une chercheuse polonaise, qui affirme que les difficultés sont les mêmes là-bas — ça fait plaisir de voir qu’on n’est pas les seuls à être méprisés par un gouvernement incompétent).
  • 11h30 – 12h10 (Recherche) C’est pas tout ça mais ce système de types, il ne va pas s’écrire tout seul.
  • 12h10 – 12h30 (Pause) Déjeuner sur le pouce.
  • 12h30 – 13h40 (Recherche) Ouch, il y a un problème avec le système de types. Le temps de rédiger un contre-exemple, de faire passer aux collègues et de suggérer quelques pistes pour résoudre ce problème.
  • 13h40 – 14h10 (Pause) Hein ? 13h40 ? Je vais être en retard pour mon cours de l’après-midi. Ça la fout mal, même pour un jour de grève à l’université. Heureusement que ce cours, aujourd’hui, je le fais probablement de manière bénévole (il faudra que je décide si je me déclare gréviste — dans tous les cas, il me coûte environ 35 euros en frais de transport, ce cours, et mon employeur ne m’en rembourse pas un centime).
  • 14h10 – 16h10 (Enseignement) Aujourd’hui, nous allons parler de systèmes de types. Le cours commence par un exercice simple sur la manière de vérifier si un nombre est pair, sans faire de divisions (et sans regarder son dernier chiffre, ça compte comme une division). Et puis, au fur et à mesure des variantes, on passe d’une implantation impérative à une implantation fonctionnelle, filtrage par motifs à la clé, et avec des variants polymorphes comme résultats. De là, on enchaîne sur les types simples, le typage de l’unité, les types de fonctions et les types sommes, avec un petit passage dans d’autres langages de programmation pour voir ce que ça donne.
  • 16h10 – 16h25 (Enseignement/Administration) Une lettre de recommandation à remplir, ça fait toujours plaisir. Enfin, quand c’est pour une bonne étudiante, comme c’est le cas en ce moment, ça fait plaisir. L’année dernière, j’ai eu un cas beaucoup plus problématique, en Master. Là, juste le temps de mettre quelques appréciations, d’aller demander à la reponsable administrative de la licence les classements officiels (ah non, pardon, les classements officieux, on est en grève administrative, chez nous) et un tampon, et c’est fait
  • 16h25 – 17h15 (Pause déprimogène) Des collègues en train de se demander s’ils vont faire grève jeudi. Et en train d’essayer d’imaginer exactement à quoi ressemblera l’établissement dès que son chef aura le droit de soumettre tous les enseignants-chercheurs à la taille et à la corvée, sans limites d’horaires, sans contreparties de salaire, et sans justification à donner. Un indice : ça fait peur.
  • 17h15 – 18h00 (Pause) Rentrer à pied, ça ouvre l’appétit (et ça laisse un peu de temps pour réfléchir au typage des expressions surchargées, mais chut, j’ai une réputation de glandeur à maintenir).
  • 18h00 – 18h15  (Recherche) La discussion sur le problème du système de types est entamée. En attendant, il faut que je poursuive mon travail sur les autres points du système de types.
  • 18h15 – 18h25 (Enseignement/Recherche) Sapristi, j’ai oublié mon rendez-vous téléphonique avec un étudiant New-Yorkais qui souhaite faire un stage avec mes collègles et moi-même. Probablement une erreur, hein, on n’est que des improductifs, ici. Il s’avère que nous avons des problèmes techniques d’un côté comme de l’autre, du coup, le rendez-vous est reporté.
  • 18h25 – 20h50 (Recherche) Comme je le disais, continuons sur le système de types. Quelqu’un saurait m’expliquer quelle est la différence exacte entre surcharge et filtrage par motifs ? D’autant plus que, en y réfléchissant, dans les langages de programmation orientée objets, c’est le même mécanisme qui est utilisé pour implanter la surcharge (très correctement) et le filtrage par motifs (de manière généralement fort pourrie).
  • 20h50 – 21h37 (Pause) J’ai faim. Conséquence directe : je vais manger, pendant que Kurt Russell essaye de s’échapper de Los Angeles.
  • 21h37 – 22h40 (Recherche) Snake continuera son évasion une autre fois. Là, je commence à me prendre sérieusement la tête sur la surcharge contre le filtrage. J’ai deux concepts sous la main, qui sont presque identiques, et il faudrait que j’arrive soit à fusionner les deux concepts, soit à arriver à les redécouper de manière à ce que les programmeurs arrivent à faire la différence.
  • 22h40 – 23h10 (Pause) Téléphone. Mon épouse, que je n’ai pas vue depuis 7h ce matin, a parcouru pas loin de 300 kilomètres aller-retour aujourd’hui, comme tous les mardis, pour donner ses cours. De mon côté, j’ai parcouru 250 kilomètres pour donner mes cours, en gros fainéant, et je dors donc cette nuit à 250 kilomètres de mon épouse, comme tous les mardis. Ça pourrait être pire, en ce moment, je n’ai ni besoin de matériel lourd pour mon travail de recherche ni de participer à des réunions à 2h ou 3h de chez moi, ça nous permet de dormir dans la même ville six nuits par semaine. Au premier semestre, ce n’était pas aussi glorieux. Ah, l’essentiel de la conversation avec ma feignasse d’épouse tourne autour de ses étudiants, de leurs peurs, de leurs difficultés et de ce qui les attend s’il y a des blocages dans les facs.
  • 23h10 – 0h50 (Recherche) Ahah, je crois que j’ai une illumination. Je crois qu’il suffit de faire de la surcharge une opération qui peut échouer dynamiquement et non pas uniquement statiquement. Il faut que je mette ça par écrit avant d’oublier.
  • 0h50 – 1h30 (Pause) Bon, je n’arrive plus à penser droit. On verra demain. Là, douche.
  • 1h30 – 6h (Dodo) Un dernier petit coup de fil à mon épouse, histoire d’entendre sa voix et au dodo. Mine de rien, je crois que j’ai bien avancé sur le coup de la surcharge.

Bilan de la journée

  • 12h18 de travail (oui, vous avez bien lu)
  • 6h42 de pause, transports en commun compris
  • 4h30 de sommeil
  • Je n’ai pas franchement compté le temps passé sur le blog mais j’imagine de l’ordre de 45 minutes prises sur mon temps de travail, de pause et de sommeil pour justifier mon existence.

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§ 3 Responses to Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (6) : Mardi, le train-train du fonctionnaire

  • anonymous says:

    c’est du pipot: compte et tu as 9h de travail, pas 12h!!!

    • yoric says:

      Si l’on ne compte pas le créneau 8h30-11h10, je n’ai travaillé ce jour-là que 9h30. Ce créneau de 8h30 à 11h10, habituellement, je m’en sers pour faire avancer mes recherches ou mes cours — c’est d’ailleurs le moment où je suis le plus productif, puisque je suis coincé dans la gare et dans le train, globalement sans moyens de communication avec l’extérieur. Pour le coup, depuis le début de la grève des universités, je me sers de ce créneau pour expliquer aux gens ce qui se passe dans les universités, en quoi consiste le métier d’enseignant-chercheur, comment fonctionne la recherche en France, en quoi consistent mes recherches et mes enseignements, quels sont les débouchés des études à l’université, etc. Tout ceci n’est ni de la recherche, ni de l’enseignement, mais ceci est du travail. Vous pourrez vérifier aisément que toutes ces tâches sont couvertes par le décret de 1984 qui définit le statut d’enseignant-chercheur.

      Je maintiens donc mon décompte de 12h18 de travail.

      Par contre, la prochaine fois que vous me critiquerez ainsi, tâchez de ne pas le faire de manière anonyme. C’est fort grossier — et décevant de la part de quelqu’un qui, à en croire les informations que vous avez laissé traîner, travaille à l’IN2P3.

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