Au fait, pourquoi cette grève ?

February 9, 2009 § 7 Comments

Note Deux mois après ce billet, j’ai publié une version complétée et remise à jour, qui vous intéressera peut-être plus.

Il y a quelques heures, j’ai parlé avec des collègues enseignants-chercheurs qui, interrogés par des étudiants, venaient d’essayer de leur expliquer le pourquoi de la grève en cours dans les universités, les IUT, les IUFM et les écoles d’ingénieur. Au vu des résultats, il y a encore quelques efforts de clarté à faire, de la part des grévistes, enseignants, étudiants ou lycéens et des sympathisants à la grève.

Allez, c’est mon tour d’essayer de résumer.

Pour moi, les réformes se déclinent selon deux axes, tous deux inacceptables :

Une Recherche contrôlée, muselable

Le décret sur le statut des enseignants-chercheurs, combiné à la diminution du nombre de postes et à  la mise au pas des agences de recherche, met la carrière entière des chercheurs et des enseignants-chercheurs entre les mains de la machine administrative et politique, depuis le salaire jusqu’aux crédits de recherche et depuis le renouvèlement de contrat jusqu’à la simple possibilité de faire de la recherche.

Quel que soit le domaine, la compétence ou l’originalité d’un chercheur, si celui-ci déplaît à une personne bien placée, quelques coups de fil peuvent suffire à détruire définitivement la carrière d’un chercheur qui déplaît. On imagine sans difficultés le danger de tels pouvoirs entre les mains de lobbies idéologiques ou industriels, ou tout simplement d’administrateurs incompétents.

Enseignants titulaires pour les riches, enseignants précaires pour les pauvres

La suppression du collège unique a été annoncée en 2007, l’autonomie des lycées se prépare, tandis que la suppression des concours nationaux d’enseignement et l’autonomie des universités sont en route. Toutes ces mesures permettent notamment aux administratifs et aux politiques de recruter les enseignants selon des critères arbitraires, sans nécessairement de diplômes ni de qualifications,  mais aussi sans nécessairement CDI, et de choisir directement ou indirectement les programmes d’enseignements locaux. À l’inverse, ces mesures signifient aussi un désengagement de l’état dans le financement des établissements et donc un appauvrissement des établissements situés dans les régions les moins riches.

On peut déjà imaginer des enseignants choisis ou renvoyés selon des critères idéologiques ou politiques mais aussi des enseignants embauchés à la va-vite et au moins cher pour combler des trous dans  les écoles sous-financées — le tout sans garde-fous ni vérifications de compétence. Ce type de recrutement a déjà commencé. En parallèle, l’aide pour les enfants et les jeunes en difficultés est supprimée.

Au fait, demain mardi 10 février, est une journée nationale de mobilisation et d’information sur les réformes en cours et la liquidation de l’enseignement et de la recherche publics. Je serai quelque part dans le coin, profitant d’une journée banalisée pour expliquer de mon mieux à tous ceux qui sont intéressés. N’hésitez pas à faire de même.

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§ 7 Responses to Au fait, pourquoi cette grève ?

  • Xuul says:

    A propos de tous les points que décrivez dans votre votre passage : “une recherche controlée, muselable” : En quoi est-ce nouveau?

    Faire de la recherche “libre”, ça nécessite d’être astucieux, malin, ironique souvent. Je ne dis pas ça par goût de la polémique, mais… les chercheurs se cooptent déjà entre eux, et ce depuis bien longtemps. Pour rentrer dans la petite famille il faut se soumettre à des présupposés méthodologiques, ne surtout pas remettre en cause les postulats qui définissent ce qui fait science et ce qui ne le fait pas.

    En quoi le projet de réforme actuel diffère des précédents?? Vaste question. Déjà dans les années 80 des voix s’élevaient contre la professionnalisation des universités, justement pour préserver la “liberté” de la recherche qui était déjà bien mal en point. Aujourd’hui ce sont les étudiants qui demandent à ce que l’université les prépare professionnellement..

    Il faut croire que la propagande à atteint son objectif.

    • yoric says:

      En quoi est-ce nouveau?

      Situation hypothétique : un chercheur en informatique découvre que, mettons, les machines à voter qui seront utilisées au cours des prochaines élections emploient des techniques peu fiables. C’est une information qui peut intéresser le public. Avec la réforme, si quelqu’un d’influent ne veut pas que l’information soit publiée, en tirant quelques ficelles, soudainement, et sans qu’on lui ait demandé son avis:

      le nombre d’heures d’enseignement de ce chercheur double, et si ça se trouve, est maintenant réparti sur plusieurs universités
      il se retrouve en charge de la bibliothèque, de l’administration système des machines de la fac et si ça se trouve, de la cantine
      sa fiche de paye rétrécit.

      Certes, c’est caricatural. Mais c’est rendu possible par la réforme — et c’est fort inquiétant.

      Faire de la recherche “libre”, ça nécessite d’être astucieux, malin, ironique souvent. Je ne dis pas ça par goût de la polémique, mais… les chercheurs se cooptent déjà entre eux, et ce depuis bien longtemps.

      C’est certes un comportement détestable mais on n’en a pas encore trouvé de meilleur : pour être considéré comme un scientifique, il faut arriver à convaincre des scientifiques qu’on en est un.

      Pour rentrer dans la petite famille il faut se soumettre à des présupposés méthodologiques, ne surtout pas remettre en cause les postulats qui définissent ce qui fait science et ce qui ne le fait pas.

      J’arrête de répondre ici, ça commence trop à sentir le troll.

  • shanar says:

    Je me permets d’apporter un complément de point de vue sur la situation future des enseignants chercheurs dans les universités.

    Je vais laisser de côté l’aspect purement politique déjà abordé par Yoric et me concentrer sur un aspect plus “gestionnaire”. Les priorités d’un chef d’établissement sont basiquement de deux natures :
    * que les cours soient assurés avec un maximum d’élèves sortant diplomés ;
    * qu’un maximum d’argent rentre.

    Or, parallèlement à la réforme du statut des enseignants chercheurs, il faut tenir compte également de la réforme du financement des universités. Deux paramètres (uniquement) sont pris en compte:
    * nombre de chercheurs publiant (le terme publiant reste à préciser complètement) ;
    * nombre d’étudiants diplômés.

    Par conséquent, un enseignant-chercheur qui ne publie pas assez (il ne suffit pas de publier pour être publiant), eusse t’il un rôle moteur dans son laboratoire ou même dans la recherche française, n’est pas un *bon* chercheur du point de vue très prosaïquement financier de l’université.
    Par ailleurs, à effectif enseignant constant, l’université recevra plus d’argent si elle est capable de mener plus d’étudiant jusqu’au diplôme.

    Avec ces éléments, le calcul pour les universités est simple: un enseignant qui publie peu est un meilleur investissement en tant qu’enseignant. Mais évidemment, un chercheur qui fait plus d’enseignements, publie encore moins… Ce cercle vicieux tant donc à faire d’un enseignant-chercheur qui publie peu (mais que je ne qualifierai pas pour autant de peu productif) un enseignant à part entière. En tenant compte de ces deux aspects, il est donc légitime de penser que la profession d’enseignant-chercheur va évoluer rapidemment (et caricaturalement, j’en conviens) vers une situation ou après quelques années “d’évaluations” post recrutement, les jeunes enseignants chercheurs seront spécialisés, contre leur grés dans l’enseignement (une large majorité) et la recherche+enseignement d’élite (une petite minorité qui aura les faveurs de la direction du fait du pactôle que chacun d’eux représente (j’ai entendu parler de 75 000 euros annuels par chercheur publiant).

    Là-dessus, on peut encore rajouter les questions d’arbitraire que l’on peut craindre quand on sait à quel point une large majorité des présidents d’université en France sont détestés par leur personnel…

    Bientôt peut être un commentaire sur l’avenir des enseignants, mais le sujet m’épuise rien que d’y penser (je suis enseignant du secondaire issu de l’enseignement supérieur).

  • bratisla says:

    Des points supplémentaires qui me semble ont contribué à l’explosion de colère :
    – le discours du 22 janvier de notre Président, tellement chargé de mépris et de clichés que même les directeurs d’universités ne peuvent s’y associer. Sans ce discours, les réactions auraient été largement moins violentes amha. Mme Pécresse peut vraiment maudire son Président, qui lui a abondamment savonné la planche accidentellement ce jour là …
    – l’association inepte mauvais chercheur = beaucoup d’enseignements.
    – le sentiment qu’a la communauté de ne pas être écoutée, et d’être considérée comme une bande de gamins capricieux
    – n’oublions pas enfin que nulle part dans le décret ne figurent les modalités d’évaluation. J’aime ce flou révélateur, c’est une petite touche artistique que mon cynisme apprécie :’)

    (et yoric you got mail)

  • shanar says:

    Arf, désolé pour les fautes de français😦

  • […] Yoric a rappelé récemment les revendications des acteurs du Supérieur qui n’ont certainement pas reçu de “preuves d’amour” de leur ministre, mais au contraire du mépris. […]

  • […] y a pas loin de deux mois, j’écrivais un billet pour expliquer pourquoi les universités étaient en grève. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Le gouvernement a même, à un moment, fait […]

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