Fier d’être chercheur

May 26, 2008 § Leave a comment

Lorsque vous lirez ces lignes, la première Academic Pride aura probablement déjà eu lieu. Une Academic Pride, oui, tout comme la Gay Pride et les autres défilés de minorités obscures, ou exploitées, ou ignorées,ou méprisées, ou ghettoïsées.

Alors pourquoi une Academic Pride ? Parce que l’université française est actuellement l’une des cibles directes du pouvoir en place. Parce que, malgré les habituels discours sur l’importance du Savoir et de la Recherche, malgré les références aux Lumières, l’université est en passe d’être sacrifiée sur l’autel de l’idéologie au pouvoir. “Sacrifiée” — non, l’image est peut-être trop forte. En fait, l’université est en passe d’être jetée d’un geste négligent, avec le collège et le lycée public, le baccalauréat et la politique culturelle, toutes ces vétustés qu’il est à la mode de condamner au nom de critères fantaisistes et de réformer à la va-vite et en dépit du bon sens.

Est-ce que cela justifie une Academic Pride ? L’enseignement et la recherche sont précarisés pour des raisons purement idéologiques, pour coller à un modèle anglo-saxon imaginaire. Les crédits diminuent et servent de plus en plus à créer des emplois précaires. Ce sont des emplois à Bac+10, qui nécessitent une main d’œuvre tellement qualifiée que souvent seules quelques dizaines de personnes au monde sont capables d’assurer les tâches demandées, et pourtant en France, ce sont des emplois précaires et sous-payés. Sous les deux derniers gouvernements, certaines matières ont totalement disparu en France, et ne pourront être relancées qu’à condition d’importer des enseignants étrangers. Directement ou par le biais de l’Agence Nationale de la Recherche, le gouvernement en place dicte des axes de recherche en fonction des priorités politiques ou médiatiques du moment, avec une visibilité d’1 à 3 ans — pour comparaison, c’est à peu près la même stabilité qu’un studio de jeux vidéos, sachant qu’il faut 2 ou 3 ans pour développer un jeu, 3 à 6 ans pour préparer un Doctorat et quelque chose comme 20 à 200 ans pour passer d’une idée révolutionnaire à une application. Ah, et les développeurs de jeux vidéos travaillent à temps complet, alors que les enseignants-chercheurs, surtout les plus précaires, sont contraints de se partager entre des tâches de recherche, d’enseignement et d’administration. Tout cela sonne le glas de la Recherche Fondamentale, de tous les programmes de recherche cohérents et originaux. C’est le signal de la tiers-mondialisation universitaire en France, le même phénomème qui s’est produit il y a quelques années en Italie. Et tout comme en Italie, c’est le signal du départ vers l’étranger.

Oui, mais pourquoi une Academic Pride ? Parce que la rébellion des étudiants, des personnels administratifs et des enseignants-chercheurs, celle qui a eu lieu à l’automne dernier et qui a paralysé à son apogée près de 80% du dispositif universitaire, celle qui a vu des CRS entrer dans les établissements et des étudiants passés à tabac, celle-là oui, dont vous n’avez peut-être pas entendu parler, cette rébellion à été réprimée, censurée et tout bonnement niée par le pouvoir en place. L’Academic Pride est une réponse à cette censure et à cet aveuglement. Une manière pour la communauté universitaire d’essayer de reprendre contact avec le reste de la France, malgré l’isolement médiatique, malgré l’idéologie imposée du chacun-pour-soi, malgré les atteintes au droit ou à la notion de grève, malgré les reculs sociaux et la mode de l’anti-68.

J’aurais voulu arrêter ce billet sur une note positive mais ce sera difficile. Tiens, même la météo est contre nous. Je suis sûr que c’est encore la faute du gouvernement.

Additif : Bon, il paraît que mon billet est trop tristoune et que je n’ai pas l’air assez fier d’être chercheur. Alors je vais en profiter pour vous rappeler que la Recherche, c’est le super-plus-beau métier du monde, l’un des rares où l’on a la possibilité d’être le tout premier dans l’histoire de l’humanité à mettre le doigt sur un problème ou sur une solution, sur une remarque pertinente ou un lien entre deux faits qui étaient passés inaperçus. C’est un métier où tout est à construire et c’est génial, même si le gouvernement fait tout pour nous mettre des bâtons dans les roues pour cause de bling-bling insuffisant. Et pour la re-conclusion de ce billet, quelques mots d’Isaac Asimov : En Science, la phrase la plus excitante que l’on peut entendre, celle qui annonce de nouvelles découvertes, ce n’est pas « Eurêka » mais « tiens, c’est drôle ».

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