Universités, entreprises, même combat

February 8, 2008 § Leave a comment

En France, l’année 2008 commence fort. Entre la loi qui permettra de garder en prison indéfiniment des criminels après la fin de leur peine — on se demande de plus en plus à quoi sert la peine — la Mission Civilisatrice du Gouvernement en Place, béni soit-il, l’aide aux personnes âgées qui devient payante, la franchise médicale, la parade médiatico-nuptiale présidentielle, vacances de milliardaires à l’appui et, mon favori, des ministres notés sur des résultats selon des critères totalement idéologiques, il devient difficile de prendre encore le Gouvernement en Place au sérieux. Avec l’ersatz de IIIème République qui nous sert d’idéologie, j’attends d’un jour à l’autre l’apparition du bonnet d’âne au Conseil des Ministres.

Tenez, parmi les perles, j’ai entendu il y a quelques jours qu’une université devait être gérée comme une entreprise. Je n’arrive pas à retrouver la citation exacte, c’était à la radio, mais c’est dans la droite lignée de la loi LRU. C’est chouette, hein ? C’est brillant, c’est rutilant et, vu la manière dont sont gérées les entreprises françaises, ça ne peut que marcher.

On regarde ce que ça donne ?

Conquérir la clientèle

Le plus important, pour une entreprise et donc pour une université, c’est la clientèle. La clientèle de l’université, bien entendu, c’est l’étudiant. Une masse de consommateurs peu éduqués (forcément), qu’il va donc s’agir d’encourager à consommer le produit. Pour ce faire, les règles actuelles du marketting dictent trois tendances : la simplicité à outrance, l’achat impulsif et l’enrobage écologique. À quand “speed-BTS avec pot catalytique, garanti 100% enseignants recyclés, approuvé par 97% des parents d’élèves, moins de 10 minutes d’enseignement par jour” ?

Plus sérieusement, traiter l’université comme une entreprise signifie d’abord traiter l’étudiant comme un consommateur, auquel on veut vendre quelque chose — voire le plus de choses possibles — plutôt que comme un esprit à former. On peut notamment s’attendre à une inversion des rapports entre l’étudiant devenu client-roi et l’enseignant devenu employé-serf. Hors de question de mettre des examens-surprise aux étudiants pour leur mettre le nez sur leurs erreurs, hors de question de les contraindre au rattrapage ou de leur suggérer une réorientation si la matière ne leur convient pas : à l’exception de quelques universités d’élite, un étudiant qui a payé finira par avoir son diplôme, quel que soit son niveau. C’est une situation que, sans rire, j’ai constatée en Grande-Bretagne.

Au passage, puisqu’il est question de clientèle, attendons-nous à voir fleurir le commerce de produits dérivés — il ne s’agit même pas des T-shirt Sorbonne mais des notes de cours obligatoires mais vendues uniquement à la librairie de l’université, des logiciels universitaires tout aussi nécessaires et vendus sur le site ou encore de matériel pour les manipulations physiques ou chimiques, de cartes de bibliothèque universitaire payantes… Et, le jour où quelqu’un arrivera à facturer un support technique à 0,56 € la minute pour tout cela ou pour les cours, souvenons-nous que c’est parce qu’une université doit être gérée comme une entreprise. C’est pour le bien de la France.

Flexibiliser la main-d’œuvre

Une entreprise, c’est aussi en bonne partie ses employés. Et si l’université a bien du retard à rattraper par rapport aux entreprises, c’est dans le domaine de l’emploi. Oui, il est temps de suivre l’exemple et de cesser d’embaucher des CDI, de renvoyer les enseignants et les administratifs de plus de 50 ans pour prendre à leur place des stagiaires, des intérimaires, des CNE jetables. Oui, il est temps de remplacer des gens qui ont étudié 10 ans par des cadres formés en 15 jours au cours de stages molassons.

Vous riez ? C’est exactement ce qui a été annoncé par le Gouvernement : pour financer les études des étudiants, les payer à gérer à temps partiel les tâches administratives de l’université. Cela dit, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Alcatel et Airbus l’ont fait, il est maintenant temps pour les universités de sous-traiter les activités annexes, telles que la recherche, le développement, la formation et la production. Avec une gestion un peu efficace des activités ainsi déplacées vers le Tiers-Monde, ce sont des économies de l’ordre de 90% dont bénéficieront les universités.

Se positionner sur le marché

Une entreprise est aussi définie par la question stratégique du contrôle du marché. L’idéal, c’est la situation Microsoft : un quasi-monopole de fait, une montagne de brevets éventuellement abusifs qui peut être utilisée pour interdire toute marge de manœuvre aux concurrents, une armée d’avocats et assez d’argent pour étouffer ou racheter les initiatives dangereuses. Dans le contexte universitaire, on ne peut que rêver d’une Sorbonne toute-puissante. Imaginons ainsi que, à force d’investissements lucratifs, la Sorbonne s’assure le contrôle total du marché de l’édition académique en langue française. À partir de là, avec encore un peu d’argent et presque sans abus de position dominante — rien de condamnable en justice, en tout cas — la prestigieuse université peut s’attacher les services de tous les grands noms du domaine et faire taire tous ceux qu’elle ne peut acheter. Reste à annexer quelques universités pour consolider la position et l’étendre peut-être à d’autres domaines, et nous aurons un Microsoft français de l’enseignement supérieur.

Mais en fait, cela n’arrivera pas, puisque la Sorbonne n’a pas les moyens de jouer à Microsoft. Par contre, Microsoft a les moyens de jouer à la Sorbonne. Rappelons que cela a déjà commencé à Lyon.

Et encore

Nous l’avons vu, l’université a beaucoup à apprendre des entreprises en matière de gestion. Mais rappelons que le domaine dans lequel, par-dessus tout, les entreprises françaises brillent, c’est la redistribution des bénéfices vers le conseil d’administration. Non, franchement : vous ne pensez pas que ce qui manque, par-dessus tout, aux universités françaises, ce sont des stock-options et des parachutes dorés ?

Ça laisse rêveur…

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