Quelques scénarios pour une université libre, responsable et au poil soyeux.

December 6, 2007 § 7 Comments

La France a besoin de réformes, et ce n’est pas une minorité de tire-aux-flancs — qu’il s’agisse de quelques étudiants visiblement excités ou de fonctionnaires attachés à des privilèges odieux et incapables de concevoir le changement et qui relèvent incontestablement d’un autre âge — qui empêchera le progrès. Ne vous fiez pas aux bruits dans la rue, notre président a la poigne suffisamment ferme pour faire appliquer la très attendue loi sur la Liberté et la Responsabilité des Universités.

Cette loi se résume en deux points :

  • Donner tous les pouvoirs au Conseil d’Administration et à son représentant, le président de l’université, qui pourra agir les coudées franches, aussi bien sur le plan de l’embauche que sur celui des financements ou des frais d’inscription.
  • Imposer la présence d’industriels au susdit Conseil d’Administration.

Voyons ceci plus en détail :

  • Comme dans le gouvernement en place, le président de l’université n’aura plus à s’embarrasser des commissions parasitaires. Ainsi, la nouvelle procédure de recrutement lui permet d’embaucher n’importe qui dans n’importe quel rôle, à n’importe quel moment, sans plus passer par la commission de spécialistes le comité de sélection, ou les concours. Balayé, le statut d’enseignant-chercheur, dont le rôle principal est — la question ne se pose même pas — de propager le mandarinat et le monopoles des chercheurs sur la Recherche. Le chercheur français du XXIème siècle sera pris en CDD et sera payé à coups de primes, s’il s’avère productif et docile.

  • De la même manière, plus aucune embauche ne peut avoir lieu sans l’aval du président de l’université. Cela servira, n’en doutons pas, à bloquer l’intrusion de tout élément nuisible au bon fonctionnement de l’université.

  • S’il faut de l’argent — et il en faudra, puisqu’il n’est plus question que l’État subventionne toutes les facultés [1] — c’est maintenant au président de l’université d’en trouver. Qu’à cela ne tienne, il est maintenant gestionnaire du patrimoine foncier et financier de l’université, qu’il est invité à investir dans des fondations ou start-ups. Bien entendu, il lui est fortement suggéré de collaborer avec des investisseurs privés, qui fourniront les fonds et l’aideront gracieusement à déterminer la politique future de l’établissement et à trier entre formations et recherches utiles ou futiles.

Sous peu, le tout nouveau système donnera naissance à une Université Nouvelle, débarrassée de ses complexes et de ses charges parasitaires, et qui pourra se concentrer à sa mission principale : la recherche et la valorisation de fonds monétaires.

J’entrevois quelques idées magistrales qui pourront être appliquées sous peu :

 

  • Microsoft investissant dans une université, de manière à s’assurer que tous les étudiants seront formés (uniquement) aux technologies Microsoft et que les découvertes des chercheurs ne s’échapperont pas vers le monde du logiciel libre, comme c’est fréquemment le cas. Microsoft pourrait d’ailleurs en profiter pour négocier, mettons, l’accès et les droits sur le contenu de la plate-forme de e-learning de l’université, c’est-à-dire la possibilité de commercialiser des cours universitaires rédigés à la Fnac ou de fonder sa propre université en ligne.
  • À l’heure actuelle la loi LRU ne dit rien de précis sur les frais d’inscription, et c’est bien malheureux. On y lit juste que le président de l’université a toute latitude pour gérer son budget, ce que je suis incapable d’interpréter. Certes, on peut espérer que la loi soit, un jour, amendée pour atteindre la glorieuse situation américaine mais, en attendant, je conçois sans peine une méthode qui reviendra au même. Il suffira en effet d’une nouvelle fondation dépendant de l’université (crée par le CA), à laquelle seraient louées quelques salles de cours, (à l’initiative du président), et d’un règlement d’examens légèrement modifié (oui, c’est encore une attribution du CA) qui impose des cours privés supplémentaires, et le tour est joué ! En fait, avec cette technique, en y réfléchissant un peu, on peut même privatiser totalement la mission d’enseignement de l’université. Peut-être que je devrais breveter ? Vous pensez que Microsoft serait intéressé pour donner les cours ?
  • Vous aussi, vous pensez que les études de Lettres ne servent à rien ? Qu’à cela ne tienne, il suffira de les reconvertir en quelque chose de plus rentable. Avec l’aide de, mettons, Nickelodeon, nous aurons ainsi des bataillons d’auteurs et d’éditeurs pour les prochaines aventures de Dora l’Exploratrice.
  • À l’heure actuelle, les salaires des enseignants, des chercheurs et des autres personnels universitaires est fixé sur une grille unique, nationale, théoriquement indexée sur l’inflation, et sur laquelle les salariés montent par échelons. Grave lacune, que corrige enfin la loi. En effet, c’est maintenant le CA qui négocie le salaire des nouveaux venus et qui décide des primes de tous. Conséquence directe ? Faute de pouvoir augmenter directement les frais d’inscription des étudiants, les présidents d’université pourront, comme tout président qui se respecte, augmenter à volonté leur propre salaire.
  • Enfin et surtout, nous ne pouvons que rêver du jour où l’Église de Scientologie décidera d’investir massivement dans une université, directement ou indirectement. Ce jour-là, les salles de cours seront remplies d’étudiants captivés, apprenant à contrôler leur esprit par la force de la Dianétique. Les chercheurs en Histoire seront priés de trouver les traces des incarnations précédentes de Ron Hubbard et John Travolta viendra faire un show une fois par an. Je suis certain que nous pourrons faire monter les enchères avec l’Opus Dei et Al-Qaida et j’ai une idée des cours qu’ils donneront mais je ne sais pas exactement quels acteurs ils pourront nous envoyer.

 

 

 

Alors, si vous êtes d’accord avec moi, manifestez-vous. Je vous propose d’ajouter une signature automatique à votre correspondance par mail, avec le texte suivant : « Présidents d’université enthousiasmés par la loi LRU. Parce que c’est à nous, les politiciens et les industriels, de négocier l’avenir de la recherche, de la culture et de nos étudiants. »

Ça vous dit ?


 

[1] “Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne.” Nicolas Sarkozy, 20 minutes, 19 avril 2007.

 

 

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§ 7 Responses to Quelques scénarios pour une université libre, responsable et au poil soyeux.

  • laurentj says:

    >nous ne pouvons que rêver du jour où l’Église de Scientologie décidera d’investir massivement dans une université, directement ou indirectement

    Tu trouves pas que tu vas un peu loin là ? Les facs universitaires aux US sont pour la plupart privatisées, et pourtant ce sont parmis les meilleures du monde, et je ne pense pas qu’elles soient aux mains de sectes à la con.

    Et puis faut savoir ce que tu veux. Des facs pourries avec du vieux matos et des salles non entrenues, mais financées que par l’Etat (qui a toujours eu un budget limité) ? Où des facs subventionnées par des financements exterieurs, et permettant alors un meilleur environnement de travail pour les étudiants et les chercheurs ? et donc un meilleur enseignement, donc une meilleur reconnaissance internationnale, un meilleur attrait etc…

    Et pour aider les étudiants à financer les inscriptions, les bourses, ça n’existent pas en France ?

    Enfin, qu’est ce que tu proposes toi, pour sortir de ces conditions de travail de merde dans nos facs et pour motiver les chercheurs à rester en France ? Que l’État dépense des milliards pour les facs ? Et il le trouvera où cet argent ?

  • Thesa says:

    @laurentj « Que l’État dépense des milliards pour les facs ? Et il le trouvera où cet argent ? » :

    Il existe d’autres solutions que la LRU pour répondre à cette question : on peut par exemple faire venir l’argent des entreprises (via une taxe pour l’éducation), tout en le rendant public, et en empêchant les entreprises de choisir l’endroit, la façon et les conditions de ces versements.

  • yoric says:

    Les facs universitaires aux US sont pour la plupart privatisées, et pourtant ce sont parmis les meilleures du monde, et je ne pense pas qu’elles soient aux mains de sectes à la con.

    Ah ? Et pourquoi, au juste, penses-tu qu’on enseigne le Créationisme dans des filières scientifiques aux US ? Pour ses arguments scientifiques ? Non, il n’y a aucun argument scientifique pour le Créationisme, uniquement des questions d’argent. Alors oui, je force un peu le trait. Mais oui aussi, le danger est là.

    Et pour aider les étudiants à financer les inscriptions, les bourses, ça n’existent pas en France ?

    Techniquement ? Non, ou en tout cas juste pour quelques-uns d’entre eux. J’ai beaucoup d’étudiants qui sont obligés de travailler (parfois à plein temps) pour financer leurs études et qui, du coup, les ratent. Si le prix des inscriptions augmente au niveau des US ou du Royaume-Uni, ils auront le choix entre s’endetter à vie ou ne pas étudier du tout.

    Et puis faut savoir ce que tu veux. Des facs pourries avec du vieux matos et des salles non entrenues, mais financées que par l’Etat (qui a toujours eu un budget limité) ? Où des facs subventionnées par des financements exterieurs, et permettant alors un meilleur environnement de travail pour les étudiants et les chercheurs ? et donc un meilleur enseignement, donc une meilleur reconnaissance internationnale, un meilleur attrait etc…

    Soyons clair sur une chose : je n’ai rien contre les subventions. Par contre, si tu regardes attentivement la loi, tu verras que les entreprises se retrouvent simultanément au Conseil d’Administration et derrière les robinets financiers. Du coup, on ne peut plus appeler ça une subvention mais une privatisation.

    Enfin, qu’est ce que tu proposes toi, pour sortir de ces conditions de travail de merde dans nos facs et pour motiver les chercheurs à rester en France ?

    Si nous parlons d’améliorer les conditions des étudiants, j’ai une solution simple : remonter le niveau du bac. C’est gratuit et on fera même des économies tout en améliorant notre niveau sur le plan international. Je rappelle, en effet, que depuis les années 1980, date à laquelle le gouvernement a promis 70% de réussite au bac, ce sont les Universités qui ont hérité de la charge de trier les étudiants.

    Si nous parlons des conditions des chercheurs, histoire de les motiver, je commencerais par
    * ne pas transformer leurs postes en CDD
    * ne pas encourager le recrutement au copinage (recrutement par le CA sans passer par les spécialistes)
    * ne pas encourager le salaire au copinage (chercheurs payés essentiellement en primes, par le CA)
    * ne pas baisser leurs retraites
    * les laisser faire un peu de Recherche Fondamentale, ce qui est, après tout, ce pour quoi ils ont signé, au lieu d’insister sur la “recherche rentable”, qui ne produit en pratique pas grand chose
    * éviter que, au bout de 10 ans d’études prévues spécifiquement pour la Recherche, voire plus, ils se retrouvent précaires alors même qu’ils sont des spécialistes de renommée internationale
    * éviter, si possible, d’annoncer des augmentations de budget alors que les chiffres réels se traduisent par des diminutions
    * peut-être penser à les consulter avant la prochaine réforme, au lieu de leur imposer un texte passé à la va-vite entre juillet et août
    * ne pas pourrir leurs conditions de travail en pourrissant celles de leurs étudiants.

    Parce que là, et sans exagérer, nous sommes partis pour avoir une Recherche pourrie. Tous les inconvénients de travailler aux États-Unis, aucun des avantages. Maintenant, tout ce que j’ai proposé jusqu’à présent, c’est essentiellement d’abroger les deux dernières réformes. J’en profiterais aussi pour abroger la loi DADVSI, d’ailleurs, qui risque, si elle est appliquée, d’envoyer en prison la moitié des chercheurs en informatique. Si tu veux remplacer ça par d’autres réformes, je suggèrerais :

    * instaurer un réel système de contre-pouvoirs, qui donnera aux chercheurs une indépendance face aux politiciens (cf. DADVSI) et aux entreprises (cf. Lyon 1)
    * encourager les subventions privées, mais par le biais d’une autorité chargée de redistribuer une partie des richesses vers tous les domaines de la Recherche et non pas juste dans les domaines qui intéressent les entreprises, ce qui évitera l’asphyxie programmée des Sciences Humaines
    * respecter les engagements de l’état en termes d’investissement dans la Recherche
    * avec cet argent, créer des emplois, au lieu d’en supprimer
    * avec cet argent aussi, organiser des grands travaux, tels que la rénovation et le désamiantage de tous les locaux universitaires une bonne fois pour toutes, ce qui sera bon pour l’économie
    * instaurer un système de bourses pour les doctorants qui les accompagne jusqu’à la fin du doctorat, et non plus juste pendant les trois premières années
    * comptabiliser les contributions des chercheurs à la Science autres que leurs articles académiques (vulgarisation, logiciels, projets en partenariat avec des entreprises ou des institutions)
    * instaurer des audits réguliers sur le fonctionnement des universités, organisés par des comités contenant des membres de la communauté universitaire ainsi que des extérieurs
    * généraliser le système des étudiants-salariés, tels que les Normaliens, Polytechniciens, étudiants de l’Ensae, …
    * interdire le recrutement local.

    Ça te suffira ? Si tu en veux plus, j’ai d’autres idées en tête, hein.

  • pernette says:

    laurentj: les universités américaines ne peuvent pas être un modèle pour la France pour diverses raisons:
    – En France, on a radicalement séparé les sciences “dures” et les “sciences tendres” ou sciences humaines. Ce n’est pas le cas outre-Atlantique, de sorte que, dans les grandes universités (qui sont les seules que nous daignons voir) les investissements qui seront faits dans une université sont redistribués sur l’ensemble des filières et des laboratoires. De ce fait, on peut maintenir des filières rares et donner la possibilité aux chercheurs de poursuivre leur travail sur ces domaines peu attractifs d’un point de vue directement économique ou peu lisibles. En France, les universités de lettres et sciences humaines ne pourront pas bénéficier de cet avantage et seront ainsi le parent pauvre des études supérieures et de la recherche (ce qui est déjà en partie le cas pour la recherche). A terme, elles disparaîtront, sauf peut-être la “vieille Sorbonne” qui garde un prestige pas tout-à-fait intact mais presque. Quid alors des lycéens qui viennent de passer un bac L et qui veulent faire des lettres? Quid de la recherche en lettres qui est une forme de recherche fondamentale et qui, je le rappelle, est à l’origine du rayonnement culturel de la France? Je ne reviendrai pas sur l’intérêt des études de lettres, Yoric l’a très bien montré.
    – Au passage, sur la place des entreprises dans les grandes universités américaines : le modèle est directement remis en question par la nouvelle Présidente de Havard qui entre en guerre contre ces pratiques: http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article62
    – par ailleurs, le modèle américain n’est pas si rutilant que cela, dans la mesure où il accentue les inégalités de façon dramatiques. Cf. http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/NEWFIELD/15109
    Toutes les universités ne sont pas logées à la même enseigne : ceux qui en ont les moyens iront dans une université d’élite, les autres iront dans ce que nos étudiants aujourd’hui refusent sous le nom de “facs poubelles”. Pourquoi ne devrions-nous retenir du modèle américain que ses défauts?
    – Pour motiver les chercheurs? Certainement pas en leur promettant 30 ans de CDD et de vacations. Non. Je suis pour ma part bardée de diplômes, je prépare une thèse de lettres et j’enseigne dans une grande université parisienne. Le statut extrêmement précaire que je subis (je ne sais pas où je serai en France l’an prochain, ni l’année suivante, etc…) ne m’engage pas à la motivation et m’amène déjà à considérer l’exil à l’étranger. Ce que me propose la LRU est encore pire: si on me propose 30 ans de CDD, soit je reste en France et la qualité de ma recherche (et de mon enseignement) s’en ressentira, soit je reste en France et j’ouvre un salon de thé, soit je quitte la France, comme nombre de mes amis l’ont déjà fait afin d’espérer poursuivre mes recherches.
    – Les bourses pour les étudiants? Elles sont déjà parfaitement inadaptées, et j’en sais quelque chose: de nombreux étudiants vivent dans la précarité, travaillent à côté de leur bourse qui ne suffit pas à vivre. Or, le travail des étudiants est l’une des principales causes de l’échec en première année (avec le fait que le bac étant donné à tout le monde ou presque, c’est en fac au lieu du bac qu’ils se cassent la figure). Alors l’Etat doit se désengager des facs et aider les étudiants qu’il vient de foutre dans le pétrin?! Avouez que cela manque de logique…
    Peut-être serait-il temps de ne plus prendre pour “argent” (que l’Université aimerait avoir…) comptant tout ce que veut faire croire le gouvernement : par exemple le fait que la LRU est LA solution, alors qu’elle ne fait qu’aggraver la situation…
    Pernette.

  • laurentj says:

    @yoric & Pernette : merci pour ces précisions

  • François says:

    Pernette: Si tu ouvres un salon de thé en Province, je suis partant pour cofonder l’entreprise🙂

  • Fi ! says:

    Je pense très fort au salon de thé aussi… Qui devrait me permettre peut-être de vendre quelques robes 1902 ..

    A suivre. ^^

    Fi!

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