Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves…

November 18, 2007 § 8 Comments

” L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! En tout cas, je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen !” [1]

Cette bombe, lachée avec désinvolture par notre bon Président, résume assez bien la position du pouvoir en place sur les études de Lettres. Les propos vous surprennent dans la bouche d’un homme d’état ? Vous n’êtes pas seuls, ils ont tout autant surpris l’assistance.

Alors comme ça, les études de Lettres sont inutiles ?

Dans le présent contexte de dégraissage culturel [2], où les universités sont invitées à se débarrasser de tous les poids morts [3], l’affirmation a de quoi inquiéter. Dans l’arène, les études de Lettres sont donc invitées à prouver leur utilité immédiate face aux filières biotechnologies, communication, voire webdesigner et autres diplômes à paillettes. Alors mettons-nous un instant dans la peau d’un étudiant en Lettres. Pendant quelques années, nous allons manger des textes — beaucoup de textes, de toutes les époques, y compris la nôtre, de toutes les formes, y compris des discours politiques — et des exercices — analyses, dissertations, commentaires, etc. Bien entendu, ça ne s’arrête pas là. Ça sert à quelque chose, tout ça ? Vous voulez une utilité ? Voyons si nous pouvons en trouver une ou deux.

Réduire les Lettres aux textes et aux exercices est à peu près aussi valide que de réduire le Français à sa grammaire et sa prononciation, l’informatique au web et au mail ou les mathématiques à la calculatrice et au tableau : c’est confondre une branche du savoir humain et ses outils. La grammaire contribue à transformer les idées en phrases et la prononciation sert à se faire comprendre. Le web et le mail servent à convoyer des informations. La calculatrice sert à éviter quelques erreurs et le tableau à prendre des notes.

Et les textes littéraires ? Le texte est un canal pour les idées, il est utilisé pour séduire, pour condamner, pour convaincre. Le texte, c’est la rédaction du journaliste, de l’encyclopédiste, de l’auteur, du chargé de relations publiques. Le texte, c’est le discours politique et les méthodes utilisées pour convaincre par Cicéron ou De Gaulle ou Pétain. Le texte, c’est la publicité et les techniques d’auto-promotion employées par Étienne Dolet ou Hachette ou Coca-Cola. Le texte, c’est la propagande de Bertolt Brecht ou de Gobineau ou d’Hollywood. Le texte, c’est le mensonge et l’embellissement, les bobards, les points de vue. C’est la manière de grandir ou de diffamer, de faire passer le sens sous la censure, de contredire un discours en prétendant le reproduire. C’est notre histoire et l’histoire de nos idées, celles qui sont toujours là, celles qui ont été oubliées et celles qui sont revenues.

Et les exercices de Lettres ? En Lettres, on trouve deux types d’exercices : comprendre et prouver. Comprendre, parce qu’il ne suffit pas d’avoir un discours de Goebbels sous les yeux, qui semble démontrer l’inégalité des races, il ne suffit pas de savoir que la conclusion est fausse, il faut être capable de trouver la faille et de l’expliquer. Comprendre parce que le pouvoir des textes, nous y sommes tous soumis, par la publicité et la politique, par les gourous et les journalistes, par les blogs, aussi et par un million de pages web pas forcément aussi innocentes et rarement aussi bien informées qu’elles peuvent en avoir l’air. Prouver, parce qu’il ne suffit pas d’avoir des idées, il faut être certain qu’elles sont correctes, il faut être capable de les étayer, lors d’un débat politique ou pour les proposer à son patron ou pour les expliquer à son client ou pour documenter ses choix.

J’ai oublié quelque chose ? Oui, bien entendu, j’ai oublié plein de choses. J’ai oublié le goût du savoir pour le savoir, j’ai oublié que la Recherche en Lettres est une forme de Recherche Fondamentale, sans laquelle on n’aurait jamais redécouvert Arthur Rimbaud, j’ai oublié que les Lettres étaient le premier fondement du rayonnement culturel de la France, ça et pas les sciences économiques à l’américaine qu’on veut nous imposer, ça et pas nos entreprises de technologie importée d’Asie, ça et pas nos ridicules copies de séries télévisées américaines. Ça et quelques-uns de nos films, auxquels le gouvernement Liquidator ne touchera probablement pas, et quelques autres bouts de Recherche Fondamentale en sciences dures, qui voient leurs crédits maigrir à chaque annonce d’augmentation. J’ai aussi oublié le rôle des Lettres dans la transmission de la culture d’une génération par la formation des nouveaux auteurs, des nouveaux artistes, des nouveaux éditeurs, des nouveaux chercheurs et des parents eux-mêmes.

Bien entendu, d’autres filières proposent aussi de développer le sens critique, la compréhension, la preuve, la rigueur, le goût du savoir. Toutes ces filières sont fondamentales et toutes donnent les mêmes outils intellectuels. Certains étudiants apprendront mieux à réfléchir sous couvert de sciences dures, d’autres sous couvert de sciences humaines. Toutes ces filières ont leur rôle dans la société. Tout étudiant qui réussit ces études en sortira grandi et mieux formé pour l’avenir. Ces qualités lui serviront qu’il devienne journaliste ou comptable, traducteur ou développeur informatique, rédacteur de manuels techniques ou artisan. Ces qualités lui serviront aussi s’il doit comprendre les rouages d’une organisation complexe, ce qui inclut le contribuable face aux impôts, la guichetière face à son administration, merci pour elle, ou le chômeur face à l’ANPE.

J’oublie encore des choses ? Oui, bien entendu, j’oublie encore des choses. J’oublie les enseignants et les parents d’élève, qui ne peuvent pas enseigner ce sens critique, cette compréhension, cette capacité à la preuve et à la rigueur, ce goût du savoir, si eux-mêmes n’y ont pas été formés. J’oublie encore le fait qu’un citoyen formé à tout cela est un meilleur citoyen, mieux capable de comprendre les enjeux derrière la propagande, de chercher les sources derrière les rumeurs, mieux capable donc répondre aux questions de société et de faire fonctionner la démocratie. Si j’en oublie encore, je vous laisse compléter.

Alors, inutiles les lettres ? Je ne sais pas pour vous, mais moi, je pense leur avoir trouvé une ou deux utilités.

P.S.: Vous voulez bien nous montrer l’énoncé, monsieur le Président ? Juste histoire de voir si nos étudiants réussissent mieux que vous.

[1] “Dans la fonction publique, il faut en finir avec la pression des concours et des examens. L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! En tout cas, je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen !” Nicolas Sarkozy en meeting à Lyon (23 février 2006). Discours publié par l’UMP.

[2] “Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les sciences économiques.” Nicolas Sarkozy, 20 minutes, 19 avril 2007.

[3] “Le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1 000 étudiants pour deux postes. […] Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable, mais l’Etat doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes.” Nicolas Sarkozy, 20 minutes, 16 avril 2007.

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§ 8 Responses to Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves…

  • […] des études de lettres, en quantités mesurables et économiques, cette petite mise au point de Yoric. Mon informaticien préféré lance son coup de gueule (qu’il a d’ailleurs fort […]

  • hervé-philibert says:

    Loin de moi l’idée de prendre la défense de notre Schtroumfissime.

    Cependant, il faut bien dire que ce bouquin est relativement absent des programmes littéraires depuis quelques années je crois (?), depuis la classe de collège jusqu’au concours de l’agrégation. Même les étudiants de lettres y sont assez peu souvent confrontés.

    Le choix des oeuvres dans les concours est tout de même assez mystérieux: comme par hasard, c’est toujours LE truc qu’on sort des oubliettes (ce qui ne veut pas dire que ça doit y rester, naturellement, mais enfin… On se demande si les intentions des décideurs sont tout à fait bienveillantes)

  • Madame Mère says:

    J’ai un trou: qui a dit: “Quand j’entends parler de culture je sors mon révolver” déjà?
    Ah oui!
    Baldur von Schirach, le chef des Jeunesses Hitlériennes
    Beau modèle de référence!

  • yoric says:

    Le choix des oeuvres dans les concours est tout de même assez mystérieux: comme par hasard, c’est toujours LE truc qu’on sort des oubliettes

    C’est un problème ?

  • yoric says:

    J’ai un trou: qui a dit: “Quand j’entends parler de culture je sors mon révolver” déjà?
    Ah oui!
    Baldur von Schirach, le chef des Jeunesses Hitlériennes
    Beau modèle de référence!

    Je n’irais pas jusqu’à comparer le gouvernement en place et le régime nazi. Je me contente de considérer comme affligeant ce mépris de la connaissance et de la culture, manifestement secondaires face au profit — et peut-être bien nuisibles au pouvoir.

  • Hélène says:

    Merci pour ce beau plaidoyer qui remet pas mal de pendules à l’heure!
    A titre informatif , « La Princesse de Clèves » n’est pas une vieillerie oubliée au fond d’un placard : c’est un jalon majeur des études de Lettres, elle a été au prgramme de concours importants ces dix dernières années (au moins : ENS Fontenay Saint Cloud 1998), et surtout on l’utilise souvent dans les lycées sous forme d’extraits car c’est une oeuvre incontournable dans l’histoire du roman.

  • hervé-philibert says:

    Bravo, point Godwin au troisième commentaire.

    Et toutes mes excuses, si ça prend place dans l’histoire d’un genre littéraire, alors c’est incontournable, effectivement.

    (Si l’on remet ce principe en cause, ce sont toutes les études littéraires, telles qu’on les pratique aujourd’hui, qui se casseront la gueule.)

  • […] à mon sujet. Bon, c’est Nicolas qui parle, et il est meilleur en xyloglotte qu’en français, alors j’ai pris la liberté d’ajouter quelques sous-titres pour plus de clarté. Par […]

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