Si on ne peut même pas compter sur les All Blacks…

October 8, 2007 § 4 Comments

Je l’avoue sans difficulté, j’étais contre les Bleus. J’ai entendu dire que les All Blacks sont meilleurs, j’ai aussi entendu dire qu’ils étaient plus beaux mais non, ça n’a rien à voir. Et même si j’ai beaucoup d’amis qui déplorent que le match de samedi dernier se soit déroulé aux dépens des Nuits Blanches, ça n’a rien à voir non plus.

Non, franchement j’étais contre les Bleus depuis leur premier match du Championnat. Franchement, j’aurais bien voulu que la défaite face à l’Argentine se prolonge par une humiliation en règle aux mains de l’équipe de Namibie.

Pourquoi ? C’est à cause de Phillips. Enfin, pas seulement, mais ce qui restera gravé dans ma mémoire, c’est Phillips. Vous avez forcément vu leurs publicités : “Plaquez votre téléviseur !” — suivi d’une offre pour un écran de quatre-vingt dix mètres de diagonale pour seulement 150.000 €, à payer en trois millions de mensualités. Faudrait peut-être que je vérifie mes chiffres. Et Sony n’était pas de reste, puisqu’après tout, il est fondamental de regarder le Championnat en Haute Définition, et les autres la proposent aussi sur téléphone portable (pour pouvoir y assister dans les embouteillages ?), sur TrucBox (histoire de pouvoir se repasser au ralenti un coup de genou dans les gencives particulièrement douloureux ?), avec un hamburger tout dégoulinant dans les mains (sympa pour le canapé), sur un nouveau canapé (ah, ben alors tout va bien), dans une nouvelle bagnole (c’est sûr, une fois qu’on a investi dans le téléphone, à ce prix-là, autant passer des embouteillages confortables), avec un nouveau cartable (sur le siège arrière, et fais gaffe à pas dégueulasser ma nouvelle voiture), de nouvelles chaussures (pour s’entraîner au coup de genou dans les gencives susmentionné ?) et, bien entendu, au café du coin (pour le coup, rien à redire, ça, c’est sympa), attablé devant une douzaine de bières (‘tain, fais un peu gaffe à mes nouvelles pompes !)

Vous avez une idée du budget pub ? Non, moi non plus. Ça doit se chiffrer en milliards. Vous savez qui va acheter tout ça ? Voyons, qui pourrait avoir enve ou besoin de dépenser de l’argent pour se sentir dans le coup, membre de la communauté, voire, n’ayons pas peur des mots, français ? Hein ? Un indice, ça ne sera pas moi. D’ailleurs, je doute qu’on puisse vendre tout ce fatras à quelqu’un qui a déjà l’impression qu’il a un rôle dans la vie, une utilité, ou au moins des ambitions, et qu’il n’a rien à prouver en brandissant un ch’tit drapeau avec un ballon ovale.

Non, le téléviseur, c’est chez un smicard qu’il va finir, quelqu’un en doute ? Un smicard ou un rmiste qui va s’endetter pour l’occasion, et puis aussi acheter de nouvelles chaussures à ses enfants, et un sandwich labellisé “Allez les Bleus !” par une entreprise typiquement française telle que McDonalds. Parce que c’est pas les riches qui consomment, parce qu’une coupe de rugby, c’est tout de même une fête populaire, et parce que celle-ci est totalement dévoyée.

Soyons clair sur une ou deux choses. Je n’ai rien contre le rugby. Il m’est déjà arrivé de suivre des matchs et on raconte même que j’aurais été vu au Parc des Princes, il y a quelques années, en train de siffler pour encourager un passage de ballon entre sympathiques bedaines pleines de cassoulet. Je me souviens même d’être rentré chez moi, il y a un paquet d’années, couvert de terre et avec le dos en compote suite à une mêlée un peu rude. Oui, je sais, c’est surprenant avec mon physique de Kermit, mais on a le droit de s’amuser. Non, le rugby, c’est sympathique. Ce n’est pas mon sport favori — je préfère quand les gens se filent des mandales ou essayent de se déboîter l’épaule à coups de dents — mais c’est sympathique. Pire que ça, je n’ai rien contre les Bleus eux-mêmes. Par contre, la professionalisation du rugby m’exaspère profondément. On a perdu tout ce qui rendait le rugby sympathique, justement, le cassoulet, les armoires à glace qui font facteur ou chauffeur pendant la journée, et qui se retrouvent devant les caméras de FR3. À la place, on a trouvé une pompe à pognon, façon paillettes, demi-dieux, pain et jeux et TF1. Ah, et puis la lettre de Guy Môquet, toujours à sa place dès qu’il est question d’instrumentalisation politique.

Tiens, ça me fait penser que j’ai entendu quelques autres slogans pendant la Coupe du Monde. Des choses du genre “Pendant la Coupe du Monde, plaquez les Droits de l’Homme en Birmanie” (et la variante “Laissez la Chine s’assurer que la junte birmane respectera les Droits de l’Homme”, avec une ONU hypothéquée sur 3 générations). Des choses du genre “C’est un détail”, ou encore “Pourquoi traiter les immigrés comme des êtres humains ?”, ou encore “Par défaut, ils doivent bien être coupables, non ?” avec à la clé une réécriture de la Constitution qui permettra d’ailleurs aussi bien aux assureurs et aux employeurs de faire tester l’ADN de leurs clients / employés. Loin des ordinateurs polluants à 700 €, notons aussi la sortie du XO, un ordinateur portable à 200$ (400$ au total, en fait, puisqu’on est obligé d’en offrir un à un enfant du Tiers-Monde pour pouvoir s’en acheter un soi-même), éducatif, plus robuste que les laptops du commerce, qui n’a pas besoin d’être configuré, qui se charge à l’énergie solaire ou avec un yo-yo et qui peut partager sa connexion Internet avec tout le monde gratuitement. Pas trop loin non plus, Microsoft propose gentiment de centraliser les informations sur votre santé, l’Uganda lance une usine de médicaments contre le SIDA, la Russie ignore totalement l’anniversaire d’une de ses journalistes assassinée et un Palestinien est successivement disparu, torturé et tué, probablement aux mains du “Glaive vertueux de l’Islam”. De retour en France, les mal-logés (tiens, encore des migrants) continuent à camper rue de la Banque, à Paris, pendant qu’un nouveau slogan se profile, sur le thème “Tant qu’à traiter les sans-papiers comme des sous-hommes, autant les laisser crever de froid dans la rue.” Littéralement.

Non, franchement, j’aurais vraiment voulu que la Namibie botte le cul à la France. Ou, à défaut, les All Blacks. Le rugby aurait eu une chance de redevenir un sport d’amateurs au lieu d’un carton-pâte médiatique. Et on aurait un peu mieux entendu les slogans qui comptent vraiment.

 

Là, tout ce qu’il me restera, c’est Phillips. Et, en arrière-plan, Liquidator.

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