Pourquoi les université sont (toujours) en grève

April 4, 2009 § 6 Comments

Note Ce billet est écrit au 63ème jour de grève des universités. Le gouvernement refuse toujours de négocier sur les questions de fond, préfère toujours recourir aux tours de passe-passe et aux insultes pour faire passer ses réformes, quand ce n’est pas directement aux coups de matraque.  D’après mes comptes, nous en sommes à 5 contestataires hospitalisés et une quarantaine arrêtés de manière semble-t-il arbitraire par les forces de l’ordre. À l’heure actuelle, le gouvernement joue le pourrissement et compte sur le sens de la responsabilité des enseignants-chercheurs pour arrêter la grève et permettre aux examens, au concours et au baccalauréat de se dérouler correctement. Ne soyez pas certains que cela arrivera.

Il y a pas loin de deux mois, j’écrivais un billet pour expliquer pourquoi les universités étaient en grève. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Le gouvernement a même, à un moment, fait semblant de négocier et de revenir en arrière sur certains des points parmi les plus choquants de ses réformes. Et nous sommes toujours en grève, même si ce n’est pas toujours pour les mêmes raisons qu’en février.

Pourquoi ?

Nous ne serons pas complices du démantèlement de l’école, du collège et du lycée publics et de la précarisation des étudiants du supérieur

La raison principale pour laquelle nous sommes en grève est la réforme dite de “mastérisation des concours d’enseignement”. Cette réforme aura pour conséquence directe d’augmenter les inégalités entre les écoles [pour] riches et les écoles [pour] pauvres, les collèges [pour] riches et les collèges [pour] pauvres et les lycées [pour] riches et les lycées [pour] pauvres. Le gouvernement tente de nous forcer à appliquer ce décret, auquel nous sommes violemment opposés, et qui nous semble contraire à tous les principes républicains.

Voyons ceci plus en détails. À l’heure actuelle, un futur enseignant du primaire ou du secondaire doit, avant d’enseigner, passer un concours de niveau théorique Bac + 3 (CAPES, CRPE ou Agrégation, selon le niveau), souvent en fait passé à Bac + 4 après une année consacrée à la préparation. Les admis au concours ont alors une année supplémentaire de formation en alternance. Durant cette année, ils suivent des stages pratiques en donnant des cours en collège/école/lycée et suivent eux-mêmes des cours sur l’enseignement, le tout dans une équipe pédagogique et avec un tuteur supposés les aider et leur montrer les ficelles du métier. De l’avis de tous les jeunes enseignants, cette formation en alternance n’est pas suffisante. Or, le premier aspect de la mastérisation des concours est de la supprimer totalement pour la remplacer par une formation purement théorique.

Le deuxième aspect de la mastérisation des concours est plus insidieux et beaucoup plus dangereux : à l’heure actuelle, pour devenir professeur, un futur enseignant doit être admis aux concours. Avec la réforme, un recalé peut très bien être pris pour enseigner, voire en fait n’importe qui, sans formation à l’enseignement — a priori, avec un salaire et un statut inférieur. Or, les réformes annoncées d’autonomie des lycées, des collèges, des écoles vont voir le gouvernement se désengager du financement des établissements, comme il commence déjà à le faire dans les universités. Le chef d’établissement sera donc invité à trouver l’argent où il le peut, que ce soit à l’aide du Conseil Général, du Conseil Régional, d’entreprises privées — ou en demandant aux parents d’élèves de payer de leur poche. De même, le chef d’établissement aura pour charge d’embaucher qui il peut en fonction de son budget, sans la moindre contrainte de diplôme ou de formation, uniquement selon le critère de qui est prêt à travailler pour le salaire proposé. D’ailleurs, il y a déjà des rectorats qui recrutent à l’année des étudiants sans aucun diplôme pour donner des cours en collège, à la place de professeurs, sur des postes précaires, tout simplement parce qu’il n’y a pas assez de professeurs.

Nous nous attendons donc à ce que, dans un avenir très proche, la réforme de mastérisation des concours, si elle devait passer, voie la naissance de deux types d’établissement. Les établissements dont le directeur arrivera à trouver de l’argent, et qui pourront se permettre d’embaucher de vrais professeurs avec une formation complète — et les établissements dont le budget ne permettra que d’embaucher des étudiants sans formation ni diplôme, sur des postes précaires.

En parallèle à ces réformes, la loi sur la Liberté et la Responsabilité des Universités invite les présidents d’université à chercher les financements partout où ils peuvent, y compris sous la forme d’augmentation des frais d’inscription. En plus de cela, le gouvernement laisse planer depuis septembre 2008 le spectre de la suppression du CROUS, de ses résidences étudiantes, de ses restaurants universitaires, de ses médecins et psychologues. Nous nous attendons à ce que ces mesures introduisent une sélection par l’argent à l’entrée des universités et augmentent la précarité dans laquelle vivent déjà de nombreux étudiants. Depuis, un projet de loi UMP propose d’introduire des prêts pour étudiants, remboursables tout au long de leur vie. Il nous semble clair que cette proposition ne pourra servir qu’aux étudiants dont les projets professionnels ou la famille pourront suffire à rembourser la dette, ce qui constitue une autre manière d’introduire une sélection par l’argent.

Nous avons donc entrepris de contester la mastérisation des concours au stade universitaire, avant qu’elle puisse faire de dégâts, pour protéger le primaire et le secondaire publics. Et puisqu’un an de contestation n’a pas suffi, la contestation s’est transformée en grève. Les annonces plus récentes de suppression du CROUS et d’endettement ne font qu’amplifier notre détermination.

La Recherche doit être indépendante et doit profiter à tous

La deuxième raison pour laquelle nous sommes en grève est la perte d’indépendance et de transparence de la Recherche et pour l’essentiel la suppression de la Recherche Fondamentale en faveur d’un système axé sur un pilotage opaque du savoir à tous les niveaux par l’administration et par des entreprises privées, sans prise en compte de l’intérêt public.

Voyons ceci plus en détail. À l’heure actuelle, un Laboratoire de Recherche est libre de choisir ses sujets, de changer d’orientation voire d’expérimenter de nouvelles branches du savoir — à charge pour lui de trouver les financements nécessaires pour acheter les équipements ou payer les transports dont il a besoin. Cette liberté de la Recherche en France est vue à l’étranger comme un atout unique. Malheureusement, les réformes commencées en 2004 limitent fortement cette liberté en subordonnant la recherche de financements à des sujets dits prioritaires, pilotés par l’Agence Nationale de la Recherche. Les réformes en cours achèvent cet aspect de l’indépendance, d’une part sous le couvert de certains aspects peu metionnés la loi dite de Liberté et Responsabilité des Universités (LRU) et d’autre part sous la forme de la disparition programmée de toute activité de recherche dans la quasi-totalité des instituts de recherche, y compris le CNRS et l’INSERM. Dans le nouveau monde, la loi interdit aux chercheurs de s’écarter des quelques sujets principaux du laboratoire, tandis que le mode de financement impose à chaque équipe de recherche de justifier très régulièrement (potentiellement plusieurs fois par an) que les recherches suivent bien les priorités fixées par l’administration. En d’autres termes, il n’est plus question d’explorer des sujets novateurs, uniquement d’améliorer des choses existantes.

Un autre aspect de cette perte d’indépendance intervient sous la forme du nouveau statut d’Enseignant-Chercheur, auquel seront désormais contraints aussi bien les titulaires enseignants-chercheurs que les chercheurs à temps plein du public, et du Contrat Doctoral auquel seront désormais soumis les jeunes (enseignants-)chercheurs en cours de doctorat. Ces statuts légalisent, de deux manières très différentes, la possibilité de prendre des mesures d’intimidation et de répression contre un (enseignant-)chercheur qui déplairait à son administration, par exemple parce qu’il déplairait au Ministère ou à une des entreprises qui financent l’université ou influencent les choix du Ministère. Un enseignant-chercheur titulaire pourra se voir transformé en enseignant à temps plein, voire à double temps plein et en bibliothécaire et technicien et agent de maintenance et voir sa charge de travail répartie entre plusieurs universités ou/et être détaché dans une entreprise privée ou à l’étranger — tout sur simple décision administrative, sans recours possible (malgré les affirmations du ministère). Un doctorant pourrait se voir tout simplement renvoyé.

Comment un chercheur peut-il fâcher ? C’est très simple. Il est très aisé de tomber sur des sujets qui fâchent. En informatique, il suffit de s’intéresser à la sécurité des machines à voter, à la sécurité de la carte bleue, aux techniques de contournement de la censure ou au partage de fichiers. En mathématiques, domaine avec lequel je suis moins familier, il peut suffire de s’intéresser à la théorie des nombres (sur laquelle est fondé une partie du système bancaire) ou à certains aspects de l’économie. En fait, il existe des sujets qui fâchent dans tous les domaines, de l’écologie à la philosophie, en passant par l’histoire, la littérature ou la psychologie. Et encore, si l’on en croit la liste des programmes de l’Agence Nationale de la Recherche, il peut suffire de faire de la Recherche Fondamentale, visiblement secondaire, ou de poursuivre des recherches sur des sujets qui ne sont pas à la mode ou n’entrent pas dans une case simple.

Voici deux ans que nous demandons des négociations sur tous ces sujets. Depuis deux ans, le gouvernement feint de croire que toute la communauté universitaire est derrière ces réformes. À force d’être ignorés, nous avons fini par changer de mode d’action et entreprendre une grève.

Des dizaines de milliers d’emplois supprimés ou précarisés

La politique du gouvernement en termes d’Enseignement et de Recherche passe par l’élimination de postes. Dans le primaire et le secondaire, il s’agit de plusieurs dizaines de milliers de postes en deux ans, à commencer par les RASED, les enseignants spécialisés pour élèves en grande difficulté — le tout sachant qu’il n’y a déjà pas assez de professeurs pour tous les élèves de France. Dans le supérieur, on ne compte “que” un millier de suppressions de postes permanents pour cette année et surtout la disparition annoncée des BIATOSS (Bibliothécaires, Ingénieurs, Administratifs, Techniciens, Ouvriers Spécialisés), qui font tourner toute la partie logistique des universités. Le gouvernement annonce que ces personnels seront remplacés par des étudiants boursiers qui financeront ainsi leurs études. Nous pouvons d’ores et déjà imaginer à quoi ressemblera le travail d’un BIATOSS remplacé par un étudiant précaire non-qualifié et supposé étudier en parallèle de son emploi. En parallèle, on supprime le CROUS et ses résidences et cantines pour étudiants, avec tous les postes que cela implique, dont je ne connais pas le nombre.

De nouveau, voici deux ans que nous protestons contre ces dizaines de milliers d’emplois supprimés, surtout en une telle période de crise et d’augmentation du chômage. De nouveau, cette contestation, faute d’être entendue, s’est transformée en grève.

Des réformes à coups de mensonges et de matraques

Le mouvement de contestation a commencé dès l’été 2007.

Nous avons demandé à nos présidents d’université de porter nos doléances. Le gouvernement a feint de ne pas entendre.

Nous avons fait circuler des pétitions, qui ont rassemblé des dizaines de milliers de signatures en quelques semaines. Le gouvernement a feint de ne pas entendre.

Nous avons demandé à nos élus de faire remonter nos doléances. Le gouvernement a feint de ne pas entendre.

Nous avons réussi à attirer l’attention des médias. Le gouvernement a entrepris de nous calomnier, pour tenter de  nous ôter notre crédibilité. Nous avons été traités successivement comme des improductifs, comme des paresseux, comme des êtres malhonnêtes, comme des idiots naïfs, comme des privilégiés comme des agitateurs gauchistes, des preneurs d’otages. Je ne perdrai pas de temps à répondre, une nouvelle fois, à ces accusations au demeurant mensongères.

La contestation a continué. Le gouvernement a fait semblant de négocier. Le gouvernement a prétendu avoir reculé, a prétendu que les syndicats d’enseignants-chercheurs avaient accepté de cesser la grève, a prétendu que la contestation était terminée. Au cours de toutes ces soi-disant négociations, le gouvernement a refusé de laisser entrer les associations Sauvons la Recherche ou Sauvons l’Université, n’a pas reçu les syndicats de BIATOSS ou de doctorants et a refusé d’aborder les points principaux des réformes.

La contestation a continué. Le gouvernement a envoyé la police. Jetez un œil au fond de cette video et comptez le nombre de cars de police et le nombre de CRS déjà en poste, juste pour garder un concert devant la Sorbonne. Au cours des dernières semaines, il y a aussi eu des dizaines de contestataires arrêtés sans motif valable et plusieurs blessés, y compris graves.

La contestation continue.

Et maintenant ?

La grève dure depuis 63 jours. Le gouvernement refuse toujours de négocier et joue le pourrissement. Bien entendu, les examens des étudiants sont en danger, ainsi que le baccalauréat, le CAPES, l’Agrégation. Que faut-il faire ? Comment agir ? Devons-nous abandonner la contestation pour permettre à tous ces étudiants de poursuivre normalement leur parcours ? C’est le dilemme auquel nous soumet le gouvernement en jouant le jusqu’au-boutisme.

Les avis sont partagés. Le président de la Sorbonne semble décidé à relever le défi et à ne pas tenir d’examens tant que le gouvernement refuse de négocier. D’autres sont prêts à donner « gratuitement » les examens à tous les étudiants. D’autres enfin, préféreront assurer les examens, peut-être sous une forme originale et peut-être quitte à les repousser le temps de quelques cours de rattrapage, puis à retenir les notes et les diplômes autant que nécessaire. Qui veut abandonner ? Certainement quelques-uns mais je ne les ai pas entendus s’exprimer.

La contestation continue.

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§ 6 Responses to Pourquoi les université sont (toujours) en grève

  • alpmestan says:

    Pour résumer :
    – le gouvernement arranges les choses à son goût pour les enseignants, sachant qu’en plus de tenter d’instaurer un système banqual, ils suppriment des enseignants.
    – le gouvernement ne comprend rien au principe de la recherche, au point de (déjà qu’il n’y a que très peu de financements sur la recherche, à l’opposé de beaucoup de pays ou les chercheurs sont justement payés, i.e en tant que BAC+8/9, et ou la recherche est bien plus mise en avant de sorte à trouver des financements. Qui plus est, les chercheurs seront jugés par des incapables (pardon, des gens inaptes à juger le travail de chercheur). Par contre, il semble qu’ils vont ouvrir 150 nouveaux postes de chercheurs… Waw ! Ca fait … très très peu, oui.

    Je ne me trompe pas ?

  • yoric says:

    Je ne me trompe pas ?

    C’est un aspect de la situation. Tu noteras que les enseignants-chercheurs ne sont pas en grève pour la revalorisation de leur statut (le gouvernement a déjà promis de revaloriser le statut, même si personne n’y croit), ni pour la création de postes fixes (ça, avec le gouvernement qu’on a, ce n’est même pas la peine d’y compter, il vaut mieux faire des économies que d’investir comme promis dans l’enseignement et la recherche). Mais oui, le fait d’être jugés par des administratifs selon des critères au mieux opaques n’est pas pour nous plaire.

    Par contre, il semble qu’ils vont ouvrir 150 nouveaux postes de chercheurs… Waw ! Ca fait … très très peu, oui.

    En fait, le truc rigolo, c’est que les 130 postes de chercheurs annoncés n’apparaissent nulle part dans les chiffres officiels du gouvernement. Du coup, il est loin d’être certain qu’ils existent. Comme les concours sont déjà ouverts pour cette année, il faudrait que le gouvernement se presse un peu s’il veut les créer, ces postes, si possible avant la fermeture.

    La déclaration du gouvernement mentionne en fait plutôt quelque chose comme 4.5 millions d’euros, somme qui correspond en gros au salaire brut de 130 (enseignants-)chercheurs précaires pour un an. Tout cela pour compenser la suppression d’environ 1000 (enseignants-)chercheurs titulaires.

  • Julien says:

    Résumé fort intéressant et clair, je vais le faire suivre à quelques personnes ne comprenant pas toujours la situation. Il faut dire qu’avec l’enfumage du ministère, il est dur de se retrouver pour quelqu’un d’extérieur et ne connaissant pas le monde universitaire et son fonctionnement. Je vous remercie donc pour cet article.
    Une précision cependant et une note :
    – Les 130 postes ne sont pas créés. Ce sont 130 postes originalement pris sur les postes CNRS afin de créer des « chaires mixtes universités – organismes de recherche », pour « les jeunes chercheurs les plus prometteurs ». Ces chaires ont été désavouées par tous les organismes et faute de leur trouver une utilité, rendues en tant que postes. Je n’ai pas de source exacte sous la main autre que le Communiqué de presse du SNCS FSU du 22 octobre 2008 (aisé à trouver).
    – Connaissez-vous l’association de doctorants CjC ? Je me suis posé la question lorsque vous mentionnez les syndicats de doctorants. La CjC n’en est pas un mais je lui fais bien plus confiance en tant que représentant des docotorants (pas étonnant, j’en suis membre …). Elle avait d’ailleurs un représentant au Cneser jusqu’à peu (précarisation du poste => démission du mandat). Vu la qualité de vos réflexions, ce réseau pourrait vous intéresser. De mémoire, l’ANDès est l’association partenaire pour les docteurs (et oui, je n’ai toujours pas soutenu ^^).

    Dans tous les cas, merci encore une fois !

    Julien, doctorant.

  • yoric says:

    Connaissez-vous l’association de doctorants CjC ?

    J’avoue que non, je ne connaissais pas. Ils sont représentés à la Coordination Nationale des Universités ? Dans le cas contraire, ce serait une bonne idée de contacter la CNU, histoire d’avoir une occasion de vous faire entendre.

    (et oui, je n’ai toujours pas soutenu ^^)

    Bon courage pour la suite :)

  • [...] université, universités à 8:15 par yoric Note Deux mois après ce billet, j’ai publié une version complétée et remise à jour, qui vous intéressera peut-être [...]

  • shanar says:

    Note de Yoric : J’ai édité la typographie pour ajouter des titres, etc. Le texte est d’origine.

    Très bon résumé de la situation.

    Concernant la formation des enseignants, l’avis largement répandu chez les jeunes enseignants qui sont passés par l’IUFM (pour le coup, je vais faire l’impasse sur ceux qui n’ont pas fait l’IUFM et ne le critique pas moins pour autant) et que la structure a du bon mais qu’il y a un énorme travail de fond sur le contenu de la formation, sa planification et le recrutement des personnes chargées de la mettre en oeuvre.

    Pour cadrer un peu ce qui suit, je me présente rapidemment: j’ai fait une thèse en physique théorique au cours de laquelle j’ai enseigné en université et ai suivi la formation du CIES (jussieu). J’ai ensuite passé l’agrégation de Sciences physiques et ai fait l’IUFM. En IUFM, j’ai fait mon stage de responsabilité en lycée ainsi qu’un stage d’un mois et demi en collège et un stage d’un mois et demi en école primaire. J’enseigne actuellement en école d’ingénieur.
    C’est sur la base de la diversité de mes expériences d’enseignement que je me permettrais d’affirmer plus loin que les maitres de conf et les professeurs d’université ne sont pas aptes (en général) à parler de gestion de classe ou de construction de cours à de futurs enseignants du secondaire.

    Rapide présentation de l’organisation de la formation dans les IUFM (année post-concours) et des commentaires qui vont avec:
    * 6 à 8h à faire dans un établissement de rattachement (jusqu’à récemment, c’était de 4 à 6h, mais supressions de poste aidant…). Ce “stage en responsabilité” est réalisé en compagnie d’un “tuteur pédagogique”, enseignant expérimenté, généralement titulaire de l’établissement de stage, dont la compétence a été reconnue par l’IUFM et le rectorat et dont le travail consiste à venir régulièrement observer le stagiaire dans sa classe pour le conseiller dans ses choix pédagogiques (organisation du cours, choix des exercices, préparation des tps, etc.) et sa gestion de classe (maintient du silence et de la discipline, interaction avec les élèves pendant le cours, etc.).

    Globalement, le principe du stage avec peu d’heures et très appréciés. Toutefois, le passage à 6 – 8h a été très douloureux. Par exemple, dans ma discipline (la physique chimie), il faut savoir que les élèves de collège ont 1h30 en cinquième et quatrième, et 2h en troisième. La classe de troisième étant déconseillée pour les stagiaires, les jeunes enseignants commencent le métier devant 5 classes différentes ! (soit plus d’une centaine d’élèves)
    La présence du tuteur est également très apprécié même s’il est inévitable que, de temps à autre, l’alchimie ne passe pas entre le tuteur et le stagiaire conduisant à des situations difficiles (mais rare).

    * 1 à 2 journées par semaine passées à l’IUFM pour y recevoir diverses formations:
    – approfondissement disciplinaire dans le contexte de la transmission des savoirs ;
    – pédagogie: organisation, structuration, évaluation et planification d’un enseignement (très utile !)
    – gestion de classe: se faire respecter, respecter les élèves, garder le silence, assurer la sécurité des étudiants, etc. (très utile aussi)
    – psychologie and co.
    – connaissance du système éducatif: connaitre sa hiérarchie et le fonctionnement de l’Education Nationale, droits et devoir des enseignants, etc.
    – … (j’en oublie).
    Le noyau dur disciplinaire de cette formation est assurée par d’anciens enseignants de collège et lycée qui se sont souvent illustrés par des publications sur la pédagogie, l’histoire des sciences etc. Le reste de la formation est assurée par les mêmes ainsi que des maitres de conférences et professeurs d’université.

    Globalement, ces formations ont un gros potentiel. Néanmoins, elles souffrent souvent d’une mauvaise planification (exemple classique: scéance de gestion de classe sur “comment faire une bonne rentrée ” qui survient deux semaines après la rentrée…). De plus, les enseignants issus du collège et lycée, s’ils étaient de bons enseignants s’avèrent souvent de médiocres formateurs éprouvant de vives difficultés à transmettre le fruit de leur expérience aux petits jeunes.
    Renversons cette remarque en signalant aussi une attitude souvent trop attentiste des jeunes enseignants qui s’attendent à recevoir de la part de leurs ainés les réponses universelles à toutes les questions et qui sont donc déçus de découvrir que les formateurs ne peuvent leur transmettre que des astuces et que c’est à eux de construire leur méthode personnelle.
    Autre point noir concernant les formateurs : les maitres de conf et professeurs n’ont le plus souvent connu que les étudiants usant les bancs de la fac et ne connaissent rien à la réalité d’une classe de collège ou de lycée. Leur discours est alors d’autant plus mal reçu qu’ils s’avèrent souvent incapable de tenir une classe de 15 stagiaires ayant choisi d’être là. Alors, quand le propos est très éloignés de l’enseignant immédiat (par exemple, “organisation de l’EN”), cela ne pose pas de problème, mais lorsqu’ils sont censés parler de psychologie ou de pédagogie, ça passe beaucoup moins bien…
    Je concluerai sur cette question en signalant d’énormes disparités d’un IUFM à l’autre, d’une discipline à l’autre et même d’un formateur à l’autre, aucun véritable cadrage n’étant fait à l’échelle nationale. Plus précisément, le seul cadrage existant porte sur les grandes thématiques.

    Evaluation du stage en responsabilité: En plus du suivi par le tuteur pédagogique, chaque stagiaire est suivi par un formateur qui vient l’observer et le conseiller dans son établissement normalement deux fois dans l’année. Ces visites permettent également aux formateurs de se faire une idée de l’évolution du stagiaire afin de repérer les situations difficiles qui mériteraient d’être signalées.

    Ces visites sont globalement très appréciées, dans la mesure où elles apportent énormément aux stagiaires. Toutefois, dans le cas de formateurs très “idéologues” (on en trouve énormément dans certaines disciplines), la visite peut virer au calvaire (le stagiaire ayant opté une approche pédagogique qui peut etre très bonne mais ne convient pas au formateur pour de mauvaises raisons). Ce genre de situations sont d’autant plus susceptibles d’arriver que les formateurs réalisant les visites ne sont pas nécessairement d’anciens enseignants du collège ou du lycée mais peuvent être également des maitres de conférences ou professeurs n’ayant aucune expérience de l’enseignement en collège ou lycée (donc sur la gestion de classe et les spécificités pédagogiques, les deux aspects sur lesquels les stagiaires ont le plus besoin de conseil).

    Néanmoins, malgré quelques difficultés, dans ma promotion, ces visites étaient très largement plébiscitées.

    Voilà pour les éléments clefs. Je concluerai en faisant remarquer qu’au lieu de supprimer la formation des futurs enseignants du secondaire, il serait plus judicieux de s’intéresser à la formation des futurs enseignants du supérieur (CIES) afin de leur offrir une formation qui puisse leur être utile, à savoir : des méthodes de gestion de classe et d’organisation de cours (planification, définition d’objectifs, décomposition du cours en éléments simples…) plutôt que des cours de théâtre ou de psychologie (qui sont très intéressant mais beaucoup trop éloignés du métier d’enseignant).

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