02.26.09
Le mot du jour
Le mot a fini par être prononcé. Je l’ai entendu pour la première fois aujourd’hui, au cours de la manifestation pour la défense de l’Enseignement et de la Recherche. Je passerai en vitesse sur le très émouvant cortège de non-enterrement, suivi de ses pleureuses. C’est après la fin de ce cortège que le mot a été lâché :
« National-Libéral ».
02.25.09
Bilan d’un chercheur sur son journal de tire-au-flanc
Depuis quelques mois, le gouvernement nous explique, par la bouche de notre Président Bien-Aimé, de Valérie Pécresse ou du fusible médiateur — supposé négocier avec les enseignants-chercheurs sans changer quoi que ce soit aux projets de loi — que les enseignants-chercheurs sont des planqués, jamais évalués, improductifs, et qui méritent qu’on augment leur nombre d’heures d’enseignement pour les punir d’un manque (imaginaire) de publications.
Vous savez quoi ? Ça marche. À force de l’entendre répété sur TF1 et France 2, de le voir imprimé dans les quotidiens gratuits du métro ou dans le Figaro, les gens y croient. Hors de l’université, on est convaincu que les enseignants-chercheurs ne travaillent pas. Mes voisins sont convaincus que, contrairement à eux, en tant qu’enseignant-chercheur, je peux me libérer à n’importe quelle heure, n’importe quel jour pour faire face à une urgence de plomberie. Ma mère est convaincue que, avec mon travail, j’ai tout le temps du monde à ma disposition. Dans l’université, on commence à se convaincre qu’on est le seul à travailler, ou la seule équipe où l’on travaille sérieusement, ou le seul laboratoire, ou la seule ville et que les autres n’en fichent pas une. Mon épouse, à laquelle il arrive de faire 15 heures de travail en une journée, est convaincue qu’elle ne fait rien et que je travaille plus qu’elle. J’ai fini par me convaincre que je ne travaillais pas assez.
Alors, plutôt que de continuer à broyer du noir, j’ai pris quelques mesures : sur une semaine, j’ai chronométré chacune de mes activités et j’ai tenu un journal, heure par heure. Laissez-moi vous en présenter le bilan.
Temps de travail
Dans cette rubrique, je compte
- le temps consacré à faire de la Recherche
- le temps consacré à faire de l’Enseignement
- le temps consacré à remplir des tâches administratives, c’est-à-dire presque uniquement quémander de l’argent ou des autorisations pour pouvoir faire de la Recherche ou embaucher un doctorant
- le temps habituellement consacré à une des tâches précédentes mais qui, en cette semaine de protestation, a été consacré à expliquer mon travail, les réformes et à lutter contre ces dernières.
Ne sont pas comptées les pauses déjeuner ou thé ou les discussions avec mes collègues, le temps passé à consulter mon mail personnel ou les transports en commun, sauf si j’ai travaillé durant le trajet.
Voici donc le bilan.
- Temps consacré à des tâches qui relèvent uniquement du domaine de la Recherche : 24h et des poussières.
- Temps consacré à des taches qui relèvent uniquement du domaine de l’Enseignement : 10 h et des poussières.
- Temps consacré à des tâches qui relèvent à la fois de la Recherche et de l’Enseignement : 24h45 et des poussières.
- Temps consacré à des tâches administratives : 4h30.
- Temps normalement travaillé mais employé cette semaine à défendre mon travail : 7h20.
Soit63h20 de travail effectif cette semaine ou encore, si l’on suppose qu’une semaine normale se déroule de la même manière mais sans avoir à défendre mon travail, 70h45 de travail durant une semaine normale.
Soit encore un peu plus de 9h de travail par jour, samedi et dimanche compris — ou, toujours sous les mêmes hypothèses, un peu plus de 10h par jour, samedi et dimanche compris, sur une semaine normale.
Temps de pause
Dans cette rubrique, je compte
- le temps passé dans les transports en commun sans travailler
- le temps passé à manger, à prendre un thé, etc. sauf lorsqu’il s’agit de travailler avec des collègues autour d’un repas
- le temps passé à consulter mon mail personnel
- le temps passé à faire des courses, faire le ménage, me reposer, etc.
Je n’ai pas cherché à faire la différence entre ces catégories. Nous arrivons à un total de 42h de pause et des poussières, soit 6h par jour, samedi et dimanche compris. On est assez loin des 8h par jour plus le dimanche chômé du Front Populaire.
Temps de sommeil
Dans cette rubrique, je compte tout le temps passé au lit, avec ou sans livre à la main, avec ou sans la radio allumée, le soir ou le matin. Je n’ai pas cherché à faire la différence entre ces catégories. Nous arrivons à un total de 54h de sommeil, soit un peu moins de 7h par nuit, samedi et dimanche compris.
Si vous suivez le détail des calculs, vous constaterez que quelques heures manquent à l’appel, perdues lors des divers arrondis. Je ne jurerais pas qu’il s’agit d’heures de repos.
Bilan
Le bilan est simple. Si mes hypothèses sont justes, chaque semaine, je fais un peu plus de deux fois les 35 heures. Et si mes hypothèses sont fausses, je ne travaille “que” 63h et quelques. J’y passe 7 jours par semaine et je manque de sommeil. Par-dessus cela, le gouvernement, par l’intermédiaire des médias, s’acharne à prouver que je suis paresseux et inutile et qu’il faudrait me sanctionner sur des critères arbitraires en ajoutant des heures d’enseignement ou d’administration.
Car oui, à ce prix-là, je suis improductif et punissable. Certes, OCaml Batteries Included est une petite révolution dans le domaine d’enseignement/recherche/applications concerné — citons comme indicateurs que ce projet sera bientôt inclus dans de nombreuses versions de Linux, qu’on en parle sur un certain nombre de blogs et que Google trouve 13.600 résultats, qui restent pertinents au moins jusqu’à la 30ème page. Certes, j’ai écrit trois articles depuis juillet et j’en ai un autre sur le feu. Certes, le système de types sur lequel je travaille est intéressant et inédit. Certes, mes deux projets précédents auraient eu une chance, s’il y avait eu la volonté et les moyens de les mener jusqu’à leur conclusion, d’améliorer légèrement la sécurité de quelques systèmes d’exploitation. Mais je n’ai aucune publication récente de Catégorie A, notamment car la définition de Catégorie A a été faite selon des critères qui ne correspondent pas à mes sujets de recherche. En même temps, ça ne change pas grand chose : sous peu, mes supérieurs pourront me sanctionner à volonté, sans avoir besoin de justifications.
Alors que nous apprend cet exercice ? Premièrement, que les mesures que le gouvernement prétend appliquer sont inapplicables. Si l’on suppose que mon cas est à peu près représentatif des jeunes enseignants-chercheurs sans enfants, on peut immédiatement constater qu’il n’y a pas de réserves de temps disponibles dans la semaine pour faire plus d’enseignement. C’est d’autant plus vrai qu’avec mes 63h de travail, j’ai trouvé moyen de prendre du retard par rapport à tout ce que j’étais supposé faire : je n’ai pas pu participer à la journée portes ouvertes de mon université, je n’ai pas eu le temps de préparer tous mes cours, je n’ai pas eu le temps de faire les transparents pour un exposé que je devais donner quelques jours plus tard. Ajouter des heures d’enseignement, c’est ni plus ni moins qu’enlever des heures de recherche et pousser un enseignant-chercheur à démissionner.
La deuxième conclusion est indirecte. Le gouvernement prétend porter des jugements sur le corps des enseignants-chercheurs, manifestement sans connaître ce corps. Alors savez-vous ce qui se passe lorsque le Bien-Aimé Président de la République utilise des chiffres mensongers pour attaquer des agents de la fonction publique qui sont prêts à sacrifier leur temps de sommeil, leur temps de loisir, sans compter leurs vacances, juste pour pouvoir mener à bien leurs tâches ? Savez-vous ce qui arrive lorsque madame le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche fait preuve d’une grande liberté avec la vérité pour justifier des réformes dont les deux rôles principaux sont de faire des économies sur les susdits agents et de supprimer l’indépendance de la Recherche ? Il se passe exactement la même chose que dans l’enseignement primaire ou secondaire ou que dans l’hôpital : le pacte social est brisé. Et après une telle trahison, il ne faut pas s’attendre à ce que le génie rentre dans la bouteille. C’est un appel à la grève, au départ à l’étranger et à la démission.
Ah, un dernier point. Je vais essayer de lever un peu le pied. Mais ça ne changera pas une chose : comme tous mes collègues dans l’enseignement ou/et la recherche, je suis en colère.
02.19.09
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (8) : Fainéants de tout le pays, unissez-vous
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux et, indirectement, de son enseignante-chercheuse fainéante d’épouse.
Nous avons quitté notre anti-héros dans la nuit du mercredi au jeudi, en train de travailler non loin de son épouse. Nous le retrouvons quelques petites heures plus tard, fort épuisé, un jour de grève et de manifestations. Il s’agit de la dernière demi-journée de ce journal. J’arrêterai à 18h10, exactement une semaine après l’avoir commencé.
02.18.09
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (7) : Mercredi, longue journée nonchalante
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux et, indirectement, de son enseignante-chercheuse fainéante d’épouse.
Nous avons quitté notre anti-héros dans la nuit du mardi au mercredi, loin de son épouse. Nous le retrouvons quelques petites heures plus tard, toujours aussi loin, et prêt à affronter une longue journée de travail glande.
02.17.09
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (6) : Mardi, le train-train du fonctionnaire
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux et, indirectement, de son enseignante-chercheuse fainéante d’épouse.
Nous retrouvons notre anti-héros le mardi tôt. Si tout se passe comme prévu, il ne va encore rien faire de sa journée, si ce n’est regarder l’heure à laquelle il pourra quitter le boulot. Enfin, boulot, boulot, c’est un fonctionnaire, alors on se comprend.
02.16.09
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (5) : Lundi, c’est ravi au lit.
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux et, indirectement, de son enseignante-chercheuse fainéante d’épouse. Pas de chance, ils sont tous les deux malades, mais ce n’est pas ça qui va les empêcher de travailler glander : ils ont tous les deux des cours à préparer et des recherches à entreprendre.
Nous retrouvons notre anti-héros le lundi matin. Si tout se passe comme prévu, il ne va encore rien faire de sa journée.
02.15.09
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (4) : Le dimanche, c’est aussi le jour du flemmard
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux et, indirectement, de son enseignante-chercheuse fainéante d’épouse. Pas de chance, ils sont tous les deux malades, mais ce n’est pas ça qui va les empêcher de travailler glander : ils ont tous les deux des cours à préparer et des recherches à entreprendre.
Nous retrouvons notre anti-héros le dimanche.
02.14.09
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (3) : Le samedi, le flemmard se reposa
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux et qui, quoique malade, a tout de même passé le plus clair de son temps à travailler. Il faisait certainement semblant, n’en doutons pas.
Nous retrouvons notre anti-héros le samedi matin.
02.13.09
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (2) : Vendredi 13, est-ce que ça porte chance aux paresseux ?
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche. Au cours des épisodes précédents, nous avons suivi l’emploi du temps d’un enseignant-chercheur paresseux, dont l’activité principale, entre 18h et 1h du matin, a consisté à travailler pendant que sa paresseuse d’épouse enseignante-chercheuse faisait de même dans la pièce à côté.
Nous retrouvons notre anti-héros le vendredi à l’aube.
Journal d’un tire-au-flanc de chercheur (1) : Le jeudi soir du glandeur
Résumé des épisodes précédents
Le gouvernement a amplement raison, les chercheurs sont des glandeurs et ce qui manque pour les rendre plus productifs, c’est de devoir se justifier en permanence pour avoir le droit de faire de la Recherche.
Suivons donc l’emploi du temps d’un glandeur improductif et non publiant.